Finance comportementale (6e partie) : La manière de présenter les choses et les limites de notre cerveau (1ere partie)

Ce texte fait partie de la série « finance comportementale »

Conceptual image - meditations over the financeDans cette sixième partie qui se déclinera … en trois parties, nous allons développer deux problèmes importants qui se posent de manière naturelle et frontale à tout investisseur. La première sera la fragilité de nos perceptions. Et rien qu’en évoquant le sujet on comprend déjà que cela peut faire problème pour l’investisseur. Le second point, lié étroitement au premier, sera la limite de notre cerveau, limite contre laquelle on ne peut finalement rien faire. Par contre, ne pas avoir conscience de cette limite, ne permet aucune action pour composer avec ce fait.

Nous verrons également en fin d’article, comme nous l’avons fait dans les épisodes précédents, comment un process d’investissement et plus particulièrement le process des Daubasses permet de contourner les pièges ouverts par notre propre nature humaine.

 

La fragilité de nos perceptions

Si vous posez une même question à une personne mais avec deux formulations différentes, il est fort probable que vous obtiendrez deux réponses différentes. Cela indique donc que les réponses dépendent très souvent de la formulation de la question. Mais également que si les réponses exigent une prise de décision, que cette décision sera également prise par rapport à la formulation et pas par rapport à une analyse objective de la question de départ. La capacité de notre cerveau à voir au-delà de la manière dont les choses nous sont présentées est donc limitée.

Deux tests ont été réalisés. Voici donc le premier :

Une grippe porcine contagieuse pour l’homme se déclare dans une région d’un pays émergent, 600 décès sont redoutés. Les autorités hésitent entre deux types de médicament à administrer. Quels médicaments administreriez vous, si vous étiez a la place des autorités de la région ?

Le médicament A  pourrait sauver, d’après les statistiques à disposition, 200 personnes.

Le médicament B  présente les statistiques suivantes : 33,33% de probabilité que les 600 personnes survivent, mais 66.66% qu’elles décèdent toutes.

72% des personnes interrogées ont répondu le médicament A

choix d'investissementVoici le second test :

Deux ans plus tard, c’est une épidémie de grippe aviaire qui touche la même région. Les autorités sont prises de court et 60 000 personnes pourraient trouver la mort à terme, si un traitement médicamenteux n’est pas distribué gratuitement et dans l’urgence. Seuls deux laboratoires américains ont la capacité de produire le médicament en 3 jours. Il s’agit de Pfizer avec son traitement C et de Bristol Myers Squib avec son traitement D. Une nouvelle fois, les autorités hésitent entre les deux médicaments et par rapport aux statistiques qu’elles présentent car ces deux médicaments sont mieux que rien, mais loin d’être le remède qui sauvera toutes les vies. Quel médicament choisiriez-vous si vous deviez prendre la décision à la place des autorités ?

Le médicament C de Pfizer qui annonce clairement que selon l’historique de ces statistiques, 40 000 personnes pourraient décéder.

Le médicament D de Bristol Myers Squib  qui annonce également avec sobriété que les statistiques de son produit sont les suivantes : 66,66% de probabilité que toutes les personnes décèdent, mais 33,33% de chance qu’elles survivent toutes.

78% des personnes interrogées choisissent le scénario D

En fait, si comme présenté dans les deux tests, le choix est uniquement basé sur les statistiques et donc les probabilités, les deux solutions ou les deux médicaments présentés sont absolument identiques. Statistiquement, le médicament A est égal au médicament B et dans le second test le médicament C est égal au médicament D. Dans le premier test, il est employé deux fois des termes que l’on juge positif comme « sauver » et « survivre » et une seul fois « décès ». Dans le second test, il est employé deux fois un terme négatif comme « décède » et une fois un terme positif comme « survive ».

Le piège est donc dans ces deux cas les mots employés. Les personnes interrogées ne font donc pas attention au conditionnel et au fait que rien n’est certain dans tout ce qui est avancé mais juste probable et de notre point de vue, si dans le premier test 72% répondent par le médicament A, c’est qu’ils ont focalisé sur les deux premier mots : « Pourrait sauver ». Tandis que dans le second test où 78% des personnes répondent le médicament D, c’est qu’ils se sont focalisés sur les deux derniers mots : « Survivent toutes ».

Bien entendu dans ces deux tests, vous pouviez finalement répondre n’importe quoi, puisque premièrement les deux réponses étaient identiques et deuxièmement n’avaient aucune conséquence puisqu’elles n’étaient pas réelles.

Ce test a aussi été proposé aux 3 membres des daubasses. Etant donné qu’ils savaient que ce test était destiné à un article sur la psychologie tout en ne sachant pas quels thèmes seraient développés, votre serviteur a donc tenté d’avancer le plus masqué possible en leur imposant une marche à suivre. D’abord choisir une des deux solutions et ensuite faire un commentaire, s’il le désirait. L’idée de cette marche à suivre était surtout de ne pas leur permettre de dire c’est identique et point. Mais de voir pour quelle raison ils choisissaient l’une ou l’autre réponse et si les mots qui avaient accroché les personnes du test allaient également les accrocher. Voici les réponses et quelques commentaires.

 

Franck

Ne suit pas le process fixé et écrit dans son premier mail : « Je ne suis pas sûr de comprendre, car les 2 réponses sont identiques ? »

Je demande qu’il m’envoie un second mail avec ces choix et me fasse un commentaire s’il le désire.

Son second mail :

« Médicament  A, car en terme de communication, c’est plus plaisant d’écrire « sauver » que « survivent » et « décède ».

Médicament  D : car les statistiques sur le décès ne sont pas sûr. »

 

Louis P

« 2/3 de morts assurés d’une part ou 2 chances sur trois que tout le monde meurent d’autre part. Je ne comprend pas bien ou tu veux en venir.

 

Je ne voudrais pas être a la place de celui qui prend la décision.
Disons que je prends B et D : je préfère donner une chance égale à tout le monde de s’en sortir que de n’octroyer qu’une chance certaine à un 1/3 de la population. » 

 

Louis A

« Je choisi le A, car d’après les statistiques, le B semble avoir des effets secondaires dévastateurs (probablement aussi pour les survivants s’ils y en a). Avec le médicament A, on pourrait en sauver 200, soit 1/3.

 

Sans hésiter la C, car on part de l’idée que 60.000 personnes pourraient décéder (avec beaucoup de chance il n’y aura aucun décès). Avec le médicament C, statistiquement, on est « certain » d’en sauver 20.000, voire plus si on a de la chance… Tandis qu’avec le médicament D, toutes pourraient mourir à cause du médicament lui-même (idem médicament B ci-dessus). »

gérer ses émotions en trading

Les réponses données par les 3 Daubasses sont intéressantes dans le sens où elles sont toutes les trois différentes et montrent bien la manière dont la présentation du texte fait poindre des émotions qui détachent finalement du raisonnement objectif posé par le problème.

 

La réponse de Franck montre qu’il a compris tout de suite que les réponses étaient identiques. Donc, il part de manière objective. Quand il répond A, il souligne la manière de présenter et l’importance des mots employés, il semble donc comprendre l’importance de la présentation. Mais, bizarrement, quand il répond D, il revient à l’émotionnel avec les statistiques, au lieu répéter la même justification de réponse que pour A.

La réponse de Louis P montre encore mieux le glissement émotionnel amorcé par Franck. Louis  comprend également tout de suite que les réponses sont identiques. Mais avant de répondre aux questions proprement dites, il se met dans la position de celui qui aurait à prendre une décision assez grave, c’est à dire où des vies sont en jeu. Et répond alors de manière émotionnelle, en précisant que son choix est dicté par le fait de donner une chance égale à toutes les personnes menacées par ces épidémies.

La réponse de Louis A est complètement dans l’émotionnel. Louis n’a pas précisé comme Louis P qu’il ne serait pas à l’aise s’il devait prendre une décision dans le réel, mais les commentaires de ces deux réponses font comprendre qu’il s’est mit automatiquement dans la situation où il est question d’une grave décision à prendre. Comme il n’a pas évoqué  de manière claire comme Franck et Louis P que les réponses étaient identiques, on pourrait même croire qu’il n’a pas compris qu’il était question de statistiques. Mais c’est faux, car c’est le seul des trois qui ne lâche pas les statistiques d’une semelle dans la construction de son raisonnement qui vont l’amener à répondre aux questions. Et c’est donc l’illustration parfaite du fait finalement « pervers » qu’une fois focalisé sur l’émotionnel de la présentation et donc de la situation, il n’est plus possible, même en évoquant clairement le fait qu’il s’agit de statistiques, de revenir à une vision objective du problème posé.

Nous comprenons donc encore plus clairement avec ce petit test sur le Daubasses, que personne ne peut échapper au fonctionnement de son cerveau qui trie les informations et se concentre sur ce qui l’interpelle le plus au niveau émotionnel.

Faisons une petite incursion dans le domaine de l’investissement en prenant l’exemple d’un investisseur qui cherche et analyse des sociétés ayant des avantages concurrentiels, les fameux « moat ».

A la lumière de ce que nous venons d’expliquer, nous pensons que dès les premières preuves chiffrées ou autres qui laisseraient penser qu’une société a effectivement un avantage concurrentiel, il basculera inévitablement dans l’émotionnel dégagé par ces premiers éléments. Et il aura d’extrêmes difficultés à voir tous les points disant le contraire, voir même les points négatifs. Car son cerveau s’est inévitablement focalisé de manière émotionnelle sur les quelques éléments positifs qui semblent prouver que c’est bien ce qu’il cherche. Il continuera donc à chercher ce qui le conforte dans son idée de départ – le « moat » – et à négliger ou minimiser tous les autres éléments qui ne vont pas vraiment dans ce sens. D’où l’importance du process, quelle que soit la méthode. Un process, c’est bien au départ : un nombre de points précis à analyser ou à chiffrer, une marche à suivre écrite… Nous reviendrons à l’importance du process dans quelques lignes.

A suivre …

 

Une réflexion au sujet de « Finance comportementale (6e partie) : La manière de présenter les choses et les limites de notre cerveau (1ere partie) »

  1. Merci pour cet article,
    j’ai découvert votre site il n’y a pas très longtemps et je prend vraiment plaisir à le lire !
    Ah et au fait, mon premier réflexe à été celui de Louis P : donner une chance égale à tout le monde puisque rien n’est certain…

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