Jugement éclair : quand l’investisseur individuel prend une décision d’investissement (trop) rapide

Il nous a semblé intéressant de resservir le couvert sur un sujet récurrent en bourse : les prises de risques lors des décisions d’investissement des investisseurs individuels. Individuel, dans le sens d’individu, mais aussi de solitaire, seul face à ses émotions. En effet, il n’est pas rare de lire ici et là que Mr Dupont a acheté des titres de Total lundi dernier parce qu’il a entendu hier à la radio son journaliste habituel rapporter le fait que la société a découvert au large de la Papouasie une réserve potentielle importante de pétrole. Ou alors, c’est aussi notre collègue Jacques[1], qui nous informe gaiement que c’est le moment d’investir en bourse : « les actions, c’est le moment d’y aller, ça grimpe fort ! ».

Cela ne vous a-t-il jamais paru étonnant, que ce collègue, ou cet(te) ami(e), que vous connaissez pourtant si bien s’engage si rapidement en investissement ? Lui (ou elle !) qui est d’usage si tatillon lors de ses décisions qui touche à son porte-monnaie, qui a par exemple équilibrer son budgetpassé presque deux semaines pour trouver le meilleur prix pour le weekend de trois jours qu’il voulait réaliser avec sa compagne en mai dernier ? Jacques a visité dans tous les sites de réservation en ligne, les comparateurs de prix, les offres « last minute », les ventes-privées-exclusives-déstockages-non-avoués et forums spécialisés. Il est même allé passer un petit coup d’œil sur des sites anglais pour vérifier qu’il obtenait bien le meilleur prix. En deux mots : le « moins cher ». Ensuite, une fois qu’il avait trouvé le bon voyage (vol et hôtel), il a tout de suite vérifié sur Trip Advisor©. Il a du s’inscrire au préalable sur le site. Prendre le temps de lire les conditions générales, et il a échangé avec quelques anciens clients de l’hôtel en question à la suite de la lecture des commentaires laissés par les anciens touristes. Le retour des clients était plutôt positif, sous-entendant qu’il n’y avait pas de grosses entourloupes, comme des chambres avec vue imprenable sur l’autoroute. Dernier check, avec les avis du site de réservation concernant l’hôtel. OK. Tous les signaux sont au vert. Il attend désormais qu’il soit 2h du matin pour réserver son billet d’avion. Oui, il a entendu dire que les taxes d’aéroport sont moins onéreuses quand on passe sa réservation la nuit (!). Le voilà réveillé à 2h du matin, réveil hurlant – à deux doigts de la crise cardiaque – pour allumer sa tablette et passer sa commande de billets en ligne. Ouf ! Deux semaines de dur labeur, mais pour un weekend en amoureux de 600 Euros, il fallait bien ça. Et à coup sûr, ce sera un voyage réussi.

Et là, Jacques-l’Econome, comme une fleur, vous apprend qu’il vient « d’investir » 10 000 euros sur une société qui va s’introduire en bourse. Il a les yeux qui brillent. Il vous montre la vidéo : la société Flatulis a développé un procédé révolutionnaire pour créer de l’énergie. Une couche pour les vaches qui permet de récupérer les gaz combustibles. Et cerise sur le gâteau, cette nouvelle énergie est également bonne pour l’environnement puisqu’elle va contribuer à réduire les effets négatifs sur l’effet de serre des émissions bovines dans l’atmosphère. En effet, une vidéo sympathique de 4 minutes explique avec des schémas et une musique dynamique le procédé, suivi d’une interview du dirigeant. Il explique que le concept est en phase de finalisation et qu’il a besoin de capitaux pour le recrutement des ingénieurs, mettre le process industriel en place, trouver les partenaires, le marketing et améliorer la mise en place de la couche sur la vache, ainsi que pour financer toutes les installations de collecte du méthane au sein de chaque ferme française. A terme, c’est un réseau de 10 000 stations de stockage en France qui seront installées, avant de viser le marché européen, puis mondial. La présentation est formelle. A l’horizon 2025, c’est un marché estimé à plus de 20 milliard d’euros pour la société. Et comme elle est aujourd’hui la seule sur le marché, elle compte bien en profiter. Aujourd’hui, elle souhaite récupérer 50 millions d’euro auprès des investisseurs français. Jacques est convaincu par cette vidéo et a placé dans cette future pépite une partie des économies du couple. « Un conseil d’ami », vous dit-il.

Bien entendu, nous ne savons pas si la société que nous avons succinctement présentée, fictive bien entendue, va effectivement ou non devenir une sucess story. Ce n’est pas vraiment le sujet. Ce qui nous importe, c’est plutôt le déroulement de la décision d’investissement. La dichotomie flagrante dont Jacques a fait preuve entre ses deux décisions. L’une pour un montant inférieur à 1 000 euros : le voyage à Venise, et l’autre pour un montant de 10 000 euros : l’investissement dans la société Flatulis. Pour la préparation de son weekend, Jacques a consacré près de deux semaines de son temps pour obtenir les meilleurs prix. Et pour la décision d’investissement, il a vu une vidéo de 4 minutes et a « misé » une bonne partie des économies du couple. Sa femme ne le sait pas encore, mais il a décidé de lui faire la surprise quand il aura multiplié les gains par deux.

L’aspect émotionnel évident, au delà de l’aspect psychologique que nous connaissons bien, est lié à un gain potentiel futur qui dégage une image positive. Alors qu’une dépense reflète davantage une image négative. Il a donc cherché à maximiser son voyage en fonction du fameux rapport qualité / prix.

Nous vous proposons une autre comparaison pour illustrer des différences de jugement. Un membre de votre équipe de serviteurs a décidé de se lancer, suite à une émulation dans un de ses groupes d’amis, dans le triathlon. Après quelques mois d’entrainement, il s’est lancé sur la piste, avec plus ou moins de bonheur. Ce triathlon de distance classique (1,5 km de natation + 40 km de vélo + 10 km de cours à pied) lui a prouvé que ce n’est pas avec un entrainement léger qu’il est possible de réaliser une telle épreuve dans de bonnes conditions.

Votre serviteur a voulu pousser le bouchon un peu plus loin, et il s’est inscrit en 2013 à un triathlon « longue distance », ce qui se traduit par 1,9 km de natation + 90 km de vélo + 21,1 km de cours à pied (un semi-marathon). Et là, c’est parti pour une préparation intense de 12 mois. Surtout de bonnes séances de piscine, car la découverte de la natation remonte à quelques mois. Au programme, en moyenne et par semaine :

  • 2 séances de course à pied. Une sortie longue de plus d’1 h et une autre en colline
  • 1 séance minimum de vélo. Plus de 40 km
  • 2 séances de natation, entre 1 et 2 km par séance

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Un menu chronophage, mais nécessaire. Sans parler ici du régime alimentaire qui s’est adapté en conséquence. Sans ce travail en amont, c’est prendre le risque de se présenter sur la ligne de départ avec un risque d’abandon au bout de quelques kilomètres à cause d’une condition physique insuffisante ou bien, encore pire, une blessure ou un accident.

En fait, cela semble évident à tout le monde qu’un entrainement lourd est obligatoire pour se lancer dans un tel défi. Alors que pour beaucoup de personnes, il paraît beaucoup moins évident que des décisions d’investissements, boursiers dans le cas présent, doivent être préparées avec au moins autant de temps, de minutie, de tests, … Surtout qu’un tel investissement, s’il tourne mal, peut vite se transformer en dépense. Et dans quel cas, Jacques aurait finalement pris une décision de dépense… en 4 minutes.

La métaphore sportive pour illustrer la préparation de l’investisseur individuel nous plait. Car tout intervenant sur les marchés financiers doit connaître le terrain, préparer son mental, savoir quels sont ses points forts et ses points faibles. Sinon, ce n’est plus de l’investissement, mais du jeu. De la bourse-casino. Tous ces préparatifs permettent à l’investisseur particulier de se forger une opinion sur ses points forts et ses limites, et petit à petit de mettre en musique son propre process d’investissement. Un cheminement propre à chacun, qui doit correspondre aux aptitudes de chacun à la prise de risques, au temps que l’on souhaite consacrer à ses placements financiers, et aussi, et pour nous c’est l’essentiel, au plaisir de gérer ses actifs en propre.

Nous en avons essuyé les plâtres de fondations pas assez solides à nos débuts d’investisseurs (avant de devenir des investisseurs assidus dans la valeur) et nous l’avons fortement payé. Et malgré tous les garde-fous que nous avons mis en place via notre process, il n’est pas impossible que des cygnes noirs apparaissent.

Et vous, cher(e) lecteur(trice) investisseur, avez-vous connu des déconvenues faute de préparation adéquate ?

 

[1] Prénom fictif

6 réflexions au sujet de « Jugement éclair : quand l’investisseur individuel prend une décision d’investissement (trop) rapide »

  1. bonjour!

    excellent article!

    Nous le répèterons jamais assez, une des plus grande qualité que doit développer un investisseur prospère, c’est la patience. La patience de laisser ses plus belles entreprises l’enrichir sur la durée.

    Malheureusement, la majorité des investisseurs ont tendance à arracher les fleurs et laisser pousser les mauvaises herbes, une stratégie qui bien sûr n’est pas rentable à long terme et avec laquelle le temps joue en votre défaveur.

    Martin

  2. Oui, article excellent, je dirais même plus « plus »… Continué comme ça l’équipe des Daubasses, c’est un régal de vous lire chaque semaine. Lorsque je vous ais rencontré sur la toile, ce fut comme une révélation divine. Je me suis donc lancé dans la lecture de the Intelligent Investor et Securities Analysis qui m’ont mis aussi chère que le Pilly (infectiologie), surtout le second. Je ne me lasse pas de la lecture de vos œuvres et adore votre humour (surtout le billet avec l’ouverture du PEA, c’est… ça en dis long sur les personnes derrière ce blog). Je ne suis en bourse que depuis quelques mois mais je continue tous les jours de m’instruire afin de peut être en vivre un jour (j’ai 27 ans et suis pharmacien). Je ne saurais que vous exhorter à continuer dans votre lancé. Même si l’approche de Benjy (pour les intimes) ne me semble être qu’un début, un bon début déjà.

    En tous cas comptez sur mon soutiens pour continuer à vous suivre et à me perdre dans des bilans plus tannant les uns que les autres.
    Amicalement

    Cafeine

  3. Des signes noirs ?
    tiens,tiens : une hypothèse qui demande à être développé … !
    n’est ce pas la limite du process Daubasses ?

    soit , être obligé d’attendre tous les 5 ou 10 ans une grave chute du marché pour vraiment sur performer à nouveau celui çi ? , comme en 2009

    il est vrai qu’un  » simple » + 15 % annuel par exemple se traduit par un presque + 100 % en cumul de perfo total , grâce au 300 % de l’année magique 2009 : le fameux « effet boule de neige » cher à WB ,
    et cela permet de patienter confortablement … trop ?

    Même si la patience et le bon sens qui sont les mamelles de tout bon investisseur , l’équilibre du juste milieu en est aussi une autre : ne pas vendre trop vite une belle pépite ….

    1. Bonjour Dominique,

      A notre avis, les cygnes noirs, c’est la limite de tout process d’investissement puisque, par définition, il s’agit d’évènements improbable et imprévisibles. Mais si une grosse chute des marchés est probablement un évènement qui peut effectivement être très profitable à notre approche, nous ne pensons pas que ce soit le seul. Ainsi, nous sommes assez curieux de voir de quelle manière notre portefeuille va résister au cours du prochain marché baissier ou si notre approche ne sera pas particulièrement bien adaptée à ce qui risque d’être la nouvelle approche dans le futur, en tout cas selon Bill Gross, un marché dont les liquidités vont, petit-à-petit se restreindre et qui ne permettra plus la détention de « blue ship » en « buy and hold ». Nul ne le sait évidemment mais, pour notre part, nous avons la conviction que notre approche est une de celles qui continueront à performer dans le futur et probablement parmi les plus efficaces pour les investisseurs particuliers.

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