Antifragile de Nassim Nicholas Taleb (2e partie)

Antifragile-talebCet article constitue le 2e d’une série consacrée à l’ouvrage de Nassim Nicholas Taleb, Antifragile: Les bienfaits du désordre.Vous pourrez relire la première partie ici.

« Je veux vivre joyeusement dans un monde que je ne comprend pas »…

… ainsi commence le paragraphe « l’antidote au Cygne Noir » par Nassim Taleb. Mais, bien entendu, avant d’en arriver à l’antidote, il brosse un portrait rapide de ce qu’est un cygne noir, de ses conséquences, de la perception que l’on en a et de ce que certains font pour faire comme si cela n’existait pas. Ou encore mieux, comme si c’était prévisible … après coup bien sûr. Le tout dans le pur style Taleb qui égrène, l’air de rien, un contre-académisme caustique et sans concession.

Taleb définit donc les cygnes noirs comme des évènements imprévisibles et irréguliers qui se produisent à grande échelle et qui ont d’énormes conséquences. Mais il va plus loin en affirmant que l’essentiel de l’histoire est dû à des cygnes noirs alors que nous nous préoccupons de développer des modèles et des théories pour mieux comprendre l’ordinaire, qui sont incapables de suivre la trace de ces chocs et encore moins de mesurer leurs éventualités.

« Les Cygnes Noirs détournent nos cerveaux, en nous donnant l’impression des les avoir « pour ainsi dire » ou « quasiment » prévus, parce que l’on peut les expliquer rétrospectivement. Nous ne nous rendons pas compte du rôle que jouent ces cygnes noirs dans la vie parce que nous avons l’illusion qu’ils sont prévisibles« . Et Taleb de poursuivre en expliquant que nos vies sont beaucoup plus « labyrinthiques » que notre mémoire nous le suggère et que notre esprit nous fait envisager l’histoire de manière tellement linéaire, que nous sous-estimons toujours le hasard. Mais quand nous en prenons conscience, nous le redoutons vraiment au point de réagir avec excès. « A cause de cette crainte et d’une soif d’ordre, certains systèmes humains, en perturbant la logique invisible ou guère visible des choses, tendent à s’exposer au tort que peuvent leur causer les Cygnes Noirs et n’en tirent presque jamais de profit. C’est un pseudo ordre que l’on obtient quand on recherche l’ordre ; on n’obtient qu’une certaine mesure d’ordre et de contrôle quand on englobe le hasard. »

En fait, Taleb nous explique que les systèmes complexes sont remplis d’interdépendances, difficiles à discerner et de réactions non linéaires. Et d’insister sur ce qu’il entend par « non linéaire » avec deux exemples : « Lorsque l’on double la dose d’un traitement médical ou le nombre de salariés dans une usine, on n’obtient pas le double de l’effet initial mais plutôt beaucoup plus ou beaucoup moins« . Et si l’on devait tracer l’effet de ce doublement sur un graphique, ce ne serait pas à l’aide d’une droite linéaire mais d’une courbe.

Donc, quand des systèmes complexes sont conçus par l’homme, ils produisent aussi des réactions en cascade et de plus en plus rapides, qui diminuent, voire rendent impossible la prévisibilité et déclenchent des évènements démesurés. Et paradoxalement, la technologie d’aujourd’hui rend les choses encore moins prévisibles pour des raisons en rapport avec la croissance de l’artificielle qui s’éloigne des modèles ancestraux et naturels et perd de la robustesse. Taleb pense que nous sommes victimes d’une nouvelle maladie qu’il nomme « néomanie », qui nous ferait penser que nous instaurons du progrès alors que ce sont des systèmes vulnérables sujets aux cygnes noirs.

« Un aspect fâcheux au problème du Cygne Noir, le point central sur lequel on fait l’impasse, est que l’on ne peut tout simplement pas évaluer les chances que les évènements rares se produisent » et de citer l’exemple que l’on comprend beaucoup moins un évènement qui se produit tous les 100 ans que tous les 5 ans car les erreurs de modélisation augmentent quand les probabilités sont faibles. En fait, plus un évènement est rare, plus il est difficile à appréhender et moins nous en savons sur sa fréquence.

Et pourtant, s’amuse Taleb, plus l’évènement est rare, plus ces « scientifiques » s’appliquent à faire des prédictions, des modélisations avec des Power Point remplis d’équations quand ils font une conférence et affiche en plus une confiance en eux.

Pour Taleb, le seul et le meilleur expert en évènements rares, c’est la nature qui gère les cygnes noirs depuis des milliards d’années sans avoir besoin d’être très instruite en matière de commandement et de contrôle par un directeur d’étude nommé par un comité de recherche d’une université prestigieuse. Et il conclut ce paragraphe de cette manière : « L’antifragilité n’est pas que l’antidote au Cygne Noir : le fait de la comprendre nous rend moins craintifs intellectuellement en acceptant que ces évènements jouent un rôle nécessaire à l’histoire, à la technologie, au savoir et à tout ce que vous voudrez. »

Ce que nous apprécions le plus dans ce prologue de l’antifragile, c’est le fait que Nicholas Nassim Taleb nous explique que peu de personnes sont capables de tirer profit des Cygnes noirs parce qu’elles redoutent le hasard et sont bloquées intellectuellement par le désordre qu’ils provoquent. Et pourtant, en 2008, Taleb n’avait sans doute pas encore écrit une seule ligne de ce livre et l’équipe des Daubasses ramassait des net-nets à la pelle comme on ramasse des feuilles mortes en automne, en nous basant sur la réflexion la plus puissante de tous les temps produite par Benjamin Graham. Et cette réflexion a été écrite a l’occasion d’un autre cygne noir : 1929.

Cela nous permet en conclusion de nous poser une question et d’essayer de formuler une réponse.

Pourquoi, au lieu d’être figé par le désordre de 2008, les écrits de Benjamin Graham nous ont permis de profiter de ce Cygne Noir ?

Nous pensons que la seule chose qui a compté dans les écrits de Benjamin Graham qui nous a permis d’échafauder notre process, c’est le bon sens… Dans la folie d’un cygne noir, avant, pendant et après, le bon sens disparait progressivement sans que l’on comprenne vraiment ce qui se passe, où cela va s’arrêter et les conséquences réelles… La simplicité chiffrée exprimant le bon sens, blanc sur noir, apparait alors comme un point lumineux, une évidence. Et sans être des génies, nous l’avons souvent répété, nous avions compris dès 2008 qu’il y avait aussi dans notre méthode une dose de hasard : le fait que nous achetions des actifs à bas prix ne garantissait rien, même si les probabilités de perte étaient réduites… Quand nous relisons nos articles de 2008 qui traduisent certaines de nos réflexions avant de démarrer, c’est ce qui apparait.

Extrait de Antifragile: Les bienfaits du désordre, page 17 – 18

PS : A chaque article sur le livre de Nassim Nicholas Taleb : « Antifragile : les bienfaits du désordre », nous espérons vous démontrer que c’est un livre important pour tout investisseur et que son achat nous semble être un excellent investissement.

 

 

3 réflexions au sujet de « Antifragile de Nassim Nicholas Taleb (2e partie) »

  1. il y a bien longtemps que j’ai compris, en apiculture comme dans d’autres disciplines proche de la nature (dont le vulgaire jardinage), que tenter d’interférer pour contrôler induit de nouveaux paramètres aux conséquences multiples et inquantifiables à un système complexe qui nous dépasse déjà largement…
    mais ça, c’est comme dans l’investissement : allez le faire comprendre!!

  2. A la suite de votre premier article sur Antifragile j’ai commandé l’ouvrage au Père Noël. Ayant une grande admiration pour votre équipe, je me suis dit qu’il fallait tenter cette lecture. J’en suis seulement à la moitié alors que je suis plutôt du genre « dévoreur » qui lorsqu’il prend un livre ne le lâche pas. A ce stade, je vous remercie de l’incitation même si je trouve la pente parfois raide.

    Je trouve plein des similitudes avec les Daubasses. Lorsque Taleb introduit la notion d’option, gratuite si possible, j’ai l’impression de vous lire. Sur la diversification à outrance (conseil donné dans une vidéo de l’auteur) également. A titre plus personnel, l’éloge de procrastination ou encore la théorie des haltères ont pour moi une résonance particulière. J’ai surement trop chargé, trop tôt et dans un domaine trop restreint un des cotés de l’haltère, mais je trouve rassurant de lire un auteur reconnu qui appelle cela une stratégie. Ça change des méthodes trop lisses qui ne m’amusent pas et ne collent pas à mon caractère. Bref, Taleb est un mélange de bon sens et d’anti-conformisme. Ça décoiffe et j’adore ça, même si je suis parfois perdu. En tout cas, il nous entraîne loin d’un consensus mou pour lequel la volatilité est le mal absolu.

    Donc merci pour la recommandation 🙂

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