Conflit Pékin – Hong Kong : LE cygne noir ?

Manifestants à Hong Kong le 12 juin 2019 (photo : vox.com)

Et si finalement, le déclencheur d’un cataclysme boursier viendrait d’un événement non prévu et semblant a priori anodin comme les véhémences territoriales et politiques de Pékin sur la zone spéciale de Hong Kong ?

 

Le Cygne Noir : un événement imprévisible de forte intensité

On avait parlé fin 2018 des risques potentiels qui pourraient impacter les marchés 2019 dans un article intitulé « le jeu des pronostics 2019« . En sont ressortis les pronostics suivants : impacts finalement mineurs de la crise commerciale USA – Chine / Brexit comme sujet n°1 d’inquiétudes / bulle immobilière qui éclate à Paris et Londres entrainant la chute des banques les plus fragiles Commerzbank et Deustche Bank avec un possible effet systémique / une envolée des valorisations des sociétés technologiques américaines, …

De bien belles prévisions. Pour l’instant, on est passé outre ces éléments. Ils ne sont pas (encore) produits. Et bien entendu, aucun des commentateurs ne parlait de Hong Kong. Personne n’avait anticipé cela. Mais par définition, ce qui est attendu ne peut pas provoquer autant de secousses qu’un événement nouveau comme celui-ci.

Un Cygne noir (tel que défini par son auteur Nassim Nicholas Taleb) est un événement imprévisible de forte intensité qui peut avoir des conséquences systémiques sur le déroulement du monde. Est-ce le cas en ce moment avec les manifestations pro-démocratie à Hong Kong ?

Hong Kong, petit rappel des faits

La situation est préoccupante, tant le territoire a place particulière sur l’échiquier mondial et surtout asiatique. Ce qui était à la base un mouvement populaire contre une loi d’extradition vers la Chine continentale s’est transformé au fil des semaines en manifestations généralisées pour plus de démocratie en demandant au Parti chinois de ne pas s’immiscer davantage dans la politique de Hong Kong. Il faut dire que ces derniers mois la Chine a clairement avancé ses pions vers l’ancienne colonie britannique. Le 23 septembre 2018, la nouvelle gare de West Kowloon ouvrait ses portes pour fluidifier le trafic entre l’ancienne colonie britannique et la Chine continentale grâce à la mise en service d’un train plus rapide. Problème : Hong Kong a cédé une surface de 105 000 m² de la gare aux autorités chinoises. C’était donc bien une première étape de démonstration du pouvoir de la Chine continentale. A l’époque, déjà, cette avancée était perçue comme un début du recul de l’autonomie hongkongaise avec un risque présumé sur les libertés historiques du petit territoire héritées de son ancien statut atypique lié au droit britannique.

 

La peur d’une ingérence de la Chine continentale dans les affaires hongkongaise

Non-respect de l’accord « 1 pays, 2 systèmes ». Ce principe devait être en vigueur pendant 50 ans, à l’issue de la rétrocession du territoire de Hong Kong par le Royaume-Uni à la Chine en 1997. Il est donc censé perdurer jusqu’en 2047.

En effet, Hong Kong jouit de particularités juridiques, économiques et politiques bien différentes des usages en Chine continentale. Par exemple, concernant la liberté de presse et d’expression, Il faut en Chine des autorisations expresses de Pékin avant toute publication de journaux comme pour la vente de livre. En ce qui nous concerne, pour les investisseurs, c’est surtout la remise en cause du droit des affaires très business friendly à Hong Kong qui fait peur à terme. Avec en ligne de mire : une devise indépendante mais adossée au dollar américain en sursis (le dollar hongkongais), de potentielles limitations de prises de participation au capital des entreprises, un contrôle accru des entrées et sorties de capitaux, plus de difficultés pour aller et venir à Hong Kong (= VISA désormais obligatoire ou délivré au compte-goutte selon de nouveaux critères ?), …

Bref, une véritable bombe à retardement qui pourrait marquer le début d’un déclin du niveau de vie privilégié d’une population de 7 millions d’habitants parmi les plus riches de la planète. Quelques chiffres pour montrer la place particulière du territoire dans le monde : si Hong Kong ne représente que 0,1% des habitants de la Terre, la ville autonome représente 5% des dépenses mondiales de luxe !

 

Une confrontation disproportionnée : David contre Goliath version chinoise

On assiste déjà chaque jour à une escalade des violences policières contre la population, à un fichage des manifestants, des arrestations en tout genre, un pouvoir en place indécis, et des pressions sur les entreprises qui sympathisent ou qui ont des salariés sympathisant avec le mouvement protestataire, comme la compagnie aérienne Cathay Pacific qui a licenciée des salariés pro-manifestants. Même le PDG Rupert Hogg a dû démissionner le 16 août sous la pression de Pékin.

Et s’il y avait réellement une « invasion » du Goliath chinois à Hong Kong au niveau politique, militaire puis économique, quelle serait la prochaine étape ? Attaquer et revendiquer l’île de Taïwan ? Et ensuite Macao ?

Un scénario de nouvelles tensions géopolitiques régionales serait à envisager dans cette partie du globe, pourquoi pas avec le Vietnam (ambitions territoriales d’accès à la mer) ou avec le Japon (frères ennemis historiques).

On observe aujourd’hui un attentisme des pays « occidentaux ». Aucun commentaire, aucune action des politiques, même du Royaume-Uni, déjà embourbé dans un Brexit sans fin (3 ans ½ après le referendum décisif !). Un silence assourdissant qui démontre bien les enjeux actuels et l’impossibilité de commenter la gestion de la crise de Pékin et qui en dit long sur l’incapacité des démocraties de l’Ouest à critiquer le Parti chinois tant il est un allié économique incontournable. Comme si ce pays était intouchable.

La couverture médiatique occidentale pose également question. Elle est bien mince. Si vous voulez des images brutes sur la situation actuelle en mode « guérilla urbaine », n’hésitez pas à suivre les hashtags suivants, pour des images et des vidéos, pour le moment, encore sans filtres :

#StandWithHongKong
#FreeHongKong
#HongKongProtests

 

Des conséquences économiques majeures

Quid de l’avenir de la place boursière de Hong Kong ? Quelles répercussions pour la finance et l’économie mondiale ?

Rien n’est jamais sûr, bien entendu. Peut-être que tout se finira bien (ex : a été annoncé le 4 septembre 2019 le retrait du projet d’extradition vers la Chine par les autorités hongkongaises) et que les conséquences seront finalement mineures d’un point de vue politique, militaire et financier au niveau international. Mais un raz-de-marée n’est pas à exclure. Il nous semble que la disparition du Hong Kong capitaliste et démocratique pourrait être le début d’une nouvelle ère de hautes tensions internationales « Chine vs. Occident » avec des répercussions d’intensité encore inconnues. Ce serait un nouveau paradigme pour les investisseurs.

Bien entendu, s’il y a réellement « invasion » ou l’instauration d’une néo-guerre civile durable à Hong Kong – avec une densité de population record, la ville peut très vite s’embraser -, nous cesserions automatiquement de considérer cette zone de l’Asie comme « investissable ». Il faut certes être contrariant en investissement mais quand les risques sont disproportionnés au regard des gains potentiels, il faut aussi savoir passer son chemin.

Il y a déjà des conséquences négatives sur le plan économique. Si Hong Kong a été pendant des années la place financière privilégiée des introductions d’entreprises chinoises et d’autres nationalités, qui souhaitaient lever des capitaux (surtout d’origine occidentale) grâce à son savoir-faire en la matière et son historique d’antichambre capitaliste d’une Chine communiste alors en transformation, ce temps semble révolu. En effet, une première déconvenue majeure a été annoncée fin août : le géant saoudien de l’énergie Saudi Aramco aurait exclu Hong Kong comme place de cotation secondaire[1] pour son introduction en bourse, privilégiant une zone politiquement plus sûre comme Tokyo.

Cygne noir ou pas, il faudra suivre Hong Kong de près pour comprendre les nouvelles ambitions territoriales, économiques et politiques de la Chine. Le géant asiatique fait feu de tout bois en ce moment avec la crise commerciale l’opposant aux Etats-Unis. Le dragon asiatique veut montrer qu’il pèse désormais sur la scène internationale. On notera tout de même que le défi est double pour Pékin. La crise de Hong Kong éclate en même temps que le conflit commercial opposant la Chine aux USA s’embourbe. Coïncidence… ?

 

Témoignage de Vladimir, un abonné de Hong Kong

Nous remercions notre abonné Vladimir, un de nos abonnés expatrié à Hong Kong, pour son témoignage, alors que le mouvement « pro-démocratie » réclamant moins d’ingérence de la Chine continentale sévissait depuis environ 2 mois (échanges datés de mi-août 2019).

Nous lui avons posé les questions suivantes :

Que pensez-vous du climat social actuel ? Quid du business à HK : est-il durablement remis en cause avec l’intrusion de Pékin qui met de plus en plus la main sur la politique de Hong Kong ? Quels sont vos sentiments en tant qu’habitant : ces événements sont les prémices d’avancées ou bien de reculs pour l’économie hongkongaise ?

Enfin, comment jugez-vous la qualité et la fréquentation des actifs immobiliers HK de Holding HK1 (ligne au sein de notre portefeuille daubasse 2) ?

Voici ses réponses :

1) Quels impacts à court terme des mouvements actuels

Je ne me risquerai pas à pronostiquer comment vont finir ses manifestations, mais ce que je vois au quotidien :

– la plupart des business non-retail /tourisme/ property dev. sont très modérément impactés.

– en revanche, pour ces business, c’est une vraie bérézina sur quelques mois. Bloomberg s’est par ailleurs livré à un sizing des impacts : https://www.bloomberg.com/graphics/2019-hong-kong-protests-economic-impact/

– le gouvernement a annoncé aujourd’hui [NDLR : mail daté de mi-août] une politique de relance / support aux industries touchées et aux particuliers : https://secure.aastocks.com/en/mobile/News.aspx?NewsID=NOW.958745&NewsType=&NewsSource=HK6

– en termes de climat social, dur à dire, en tant qu’expat, on vit toujours dans une bulle. Mais je ne vois pas forcément un engouement massif dans les bureaux pour aller manifester. J’ai davantage l’impression qu’au-delà des étudiants, le mouvement est composé plutôt de la low-class / low middle.

A court terme, je reste optimiste et je me renforce sur quelques lignes [hongkongaises] que j’estime a priori peu impactées mais ayant été vendues avec le reste du marché.

2) Quelle place pour Hong Kong à long terme au sein de la « Chine du Parti »

– Cela vaut la peine de rappeler que la Chine « crée » bien plus de millionnaires que n’importe quel autre pays depuis plusieurs années. Il s’agit d’un système capitaliste basé sur un modèle « freedom within boundaries »: tant que l’on respecte les règles tacites du Parti, on est libre de s’enrichir.

– Les grandes familles « baronnes » de Hong Kong, qui détiennent la plupart des grands business non bancaires de HK (real estate, retail, tourisme, …) l’ont bien compris. Tant qu’ils ne prendront pas de risques mal calculés, ils devraient pouvoir continuer. Néanmoins, il faut probablement s’attendre à un ralentissement de la croissance des prix du real estate, mis sous contrôle comme mesure pour le pouvoir d’achat. La marotte du Parti, ça reste quand même d’acheter la paix sociale par le développement économique de la middle class.

– je pense que le centre de gravité financier va rester à Hong Kong. Les autres grandes villes chinoises n’ont pas les infrastructures, les skills ou le bassin local (niveau d’anglais, d’internationalisation, …) pour remplacer HK à horizon 20 ans. En revanche, Singapour et sa stabilité devrait profiter des récentes manifestations pour accueillir davantage d’activités internationales (sièges régionaux, …).

– Overall, le Parti a 30 ans pour fine-tuner le modèle de Hong Kong dans la Chine, mais avoir un vrai centre financier, avec des professionnels internationaux, ça rend service (gestion des changes, des émissions de bonds, …) et ce ne sont pas des skills faciles à acquérir. A voir les impacts fiscaux, car la fiscalité chinoise est beaucoup plus lourde que celle de Hong Kong.

3) Qualité des actifs de « Holding HK1  » et de ses participations

Comme il s’agit surtout d’hôtels, de bureaux, je ne connais pas bien ces actifs.

Ce que je vois :

– les actifs qui sont restés dans la holding sont ceux situés sur Hong Kong Island, la partie la plus « chic » et chère de HK. Les prix ont flambé scandaleusement sur cette partie de HK, et s’ils sont correctement entretenus, très belle plus-value à attendre s’ils sont toujours dans les comptes en valeur nette comptable [NDLR : en effet, les murs des hôtels sont amortis chaque année].

– les actifs situés dans les 2 participations cotées, XXX (bureaux + commerces) et YYY (hôtels), sont situés sur Kowloon, la deuxième zone (sur 3) chère de HK. Les prix au m² ont dû monter aussi, mais moins que pour les autres actifs de la holding. La fréquentation pour le mall ou autre retail doit être conséquente, car ils sont situés dans le quartier le plus dense au monde. En revanche, je suis incapable, sans passer voir, de discuter de l’état des immeubles – à HK, on construit vite, mais souvent avec des matériaux moyens de gamme. Les immeubles peuvent donc (très) mal vieillir.

 

Les témoignages in situ sont toujours précieux car issue de la vie réelle, même si, par la force des choses, ils peuvent être un peu subjectif comme souligné dans le texte. Merci à Vladimir pour la qualité de nos échanges et son accord pour les partager à la grande famille daubasses. C’est aussi cela les daubasses, un réseau de compétences hétéroclites un peu partout autour de la planète.

On en profite pour saluer au passage nos abonnés les plus lointains : Japon, Australie, Canada, Polynésie Française, … et tous les autres !


Pour aller plus loin :

📰  «A Hong Kong, les marchés sont devenus attentistes» – Clément Brumeaux, directeur International Development Desk au sein de la succursale du CIC à Hong Kong

[1] Source (Zonebourse) : « Saudi Aramco : aurait choisi Tokyo pour son IPO« , lien : https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/Saudi-Aramco-aurait-choisi-Tokyo-pour-son-IPO–29134467/

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2 réflexions au sujet de « Conflit Pékin – Hong Kong : LE cygne noir ? »

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