Faut-il encore acheter Berkshire sans Buffett ?

[édito proposé à nos abonnés dans la lettre du 10 avril 2026]

Le conflit au Moyen-Orient a plongé les marchés dans une nouvelle phase d’incertitude. Fidèle à notre approche, nous préférons ne pas commenter ces évènements. L’issue de ce conflit demeure hautement imprévisible et la situation peut évoluer rapidement, dans un sens comme dans l’autre, comme l’a illustré le rebond des marchés mercredi 8 avril (+5% en Europe et près de +3% aux États-Unis).

Dans ce contexte de volatilité exacerbée, il nous semble préférable de ne pas trop s’agiter. Opérer des revirements stratégiques majeurs ou tenter de « timer » le marché est rarement une bonne idée.

Pour prendre du recul face à cette actualité mouvementée, nous avons choisi de revenir sur les résultats et la lettre 2026 de Berkshire. Il s’agit de la première lettre de Greg Abel, qui a succédé à Warren Buffett l’an dernier au poste de CEO du conglomérat.

Sans surprise, cette lettre s’ouvre sur un hommage à Buffett et à sa discipline légendaire. L’oracle d’Omaha aimait recourir à des analogies sportives, notamment issues du baseball, pour illustrer sa philosophie. Greg Abel en reprend une particulièrement parlante.

Ted Williams, l’un des plus grands frappeurs de l’histoire, avait une approche extrêmement rigoureuse. Il divisait la zone de strike (la zone dans laquelle il peut frapper la balle) en 77 sous-zones. Il connaissait précisément celles dans lesquelles il excellait, et ne swinguait que lorsque la balle arrivait dans sa « happy zone ».

Grâce à cette discipline, Ted Williams a affiché des performances exceptionnelles. Une moyenne de 0,344 sur l’ensemble de sa carrière (soit 34,4% de réussite) et un record historique de 0,406 lors de la saison 1941, là où une moyenne de 0,3 est déjà considérée comme excellente.

Buffett a appliqué cette même logique inlassablement. Le marché envoie en permanence des « balles » (opportunités d’investissement), mais Buffett les ignore pour la plupart et attend patiemment les situations idéales avant d’agir.

Culture et valeurs de Berkshire

Le départ de Warren Buffett du poste de CEO marque un tournant dans l’histoire de Berkshire. Pour autant, Greg Abel assure que la culture et les valeurs resteront intactes. Dans un message adressé aux 400 000 collaborateurs du groupe, il a rappelé les piliers sur lesquels s’est construit ce conglomérat unique.

Une culture d’actionnaires propriétaires

Chez Berkshire, les actionnaires sont considérés comme de véritables associés. Leurs intérêts sont au cœur des décisions du management. Cet état d’esprit s’étend bien au-delà des bureaux d’Omaha. Dans chaque filiale, les équipes agissent en propriétaire, gèrent les actifs avec discipline et adoptent une vision de long terme.

Un modèle décentralisé

Berkshire opère de manière décentralisée, en s’entourant des meilleurs managers. La bureaucratie y est réduite au strict minimum, afin de permettre à chacun de se concentrer sur l’essentiel.

L’intégrité

Warren Buffett a toujours été inflexible sur la réputation du groupe. Cette exigence se traduit par un alignement constant entre les pensées, les paroles et les actes. Perdre de l’argent est acceptable. Compromettre la réputation de Berkshire ne l’est pas.

Une solidité financière exceptionnelle

Berkshire maintient un bilan extrêmement robuste et recourt à l’endettement avec parcimonie. Sa trésorerie (plus de 370 Md $) lui permet de faire face à ses engagements, notamment dans l’assurance, même en période de stress extrême, tout en restant prêt à saisir rapidement des opportunités.

Une discipline stricte dans l’allocation du capital 

Le capital est alloué uniquement à des opportunités offrant un rendement à la hauteur du risque encouru. Chaque décision, qu’il s’agisse d’investissements internes, d’acquisitions, de prises de participations dans des sociétés cotées, ou encore de rachats d’actions propres, vise à augmenter la valeur intrinsèque de l’action Berkshire sur un horizon de très long terme.

Cette discipline repose sur quelques principes clés :

– investir uniquement dans des entreprises comprises en profondeur, disposant d’avantages compétitifs durables

– s’associer à des dirigeants intègres, proches de leurs clients et alignés avec les actionnaires

– éviter les activités susceptibles de nuire au tissu social ou à la réputation du groupe

– concentrer le capital sur les meilleures idées

– maintenir cette rigueur dans le temps et laisser jouer la puissance des intérêts composés

Finalement, Berkshire analyse un grand nombre d’opportunités pour n’en retenir qu’une infime partie.

Management des risques

La gestion des risques est centrale chez Berkshire. Elle s’inscrit pleinement dans son modèle décentralisé. Chaque dirigeant de filiale est responsable des risques de son activité, une mission considérée comme prioritaire.

Excellence opérationnelle

Berkshire vise l’excellence dans l’ensemble de ses activités. La performance n’est pas jugée à l’aune des résultats de court terme, mais sur la capacité à renforcer durablement la position concurrentielle et les perspectives de long terme.

Résultats 2025

Berkshire a publié un résultat net de 67 milliards $ en 2025, contre 89 milliards $ en 2024 et 96 milliards $ en 2023.

Ce résultat se décompose principalement comme suit :

– plus-values latentes du portefeuille : +30,7 Md $,

– résultat des activités industrie, service et distribution : +13,6 Md $

– revenus des placements en assurances : +12,5 Md $

– résultat de l’activité assurances : +7,3 Md $

– résultat de l’activité ferroviaire (BNSF) : +5,5 Md $

– résultat de la branche Énergie (BHE) : +4,0 Md $

– dépréciations sur Kraft Heinz et Occidental : ‑8,3 Md $.

Le portefeuille de participations constitue ainsi le principal contributeur au résultat net.

Cependant, Greg Abel rappelle que les gains latents du portefeuille ont peu de signification, car les fluctuations à court terme, souvent liées à l’humeur de « Mr. Market », ne reflètent pas la performance opérationnelle.

Comme Buffett avant lui, il privilégie donc les « operating earnings ». En 2025, ils se sont élevés à 44,5 Md $, contre 47,4 Md $ en 2024.

Du côté des participations cotées, Apple demeure la 1ère ligne, avec une valeur de marché de 62 Md $ fin 2025 (soit environ 6% de la capitalisation de BRK), suivi par American Express (56 Md $), Coca-Cola (28 Md $) et Moody’s (12 Md $).

La participation dans Apple a été fortement réduite ces dernières années (d’environ 6% à 1,6% du capital).

En revanche, Berkshire continue de croire fermement dans les actions japonaises. Le pourcentage de détention dépasse désormais 10% pour trois des cinq Sogo Sosha dans lesquels Berkshire a commencé à investir en 2019.

Avec une valeur de marché de 35 milliards $ (+130% par rapport à leur coût d’acquisition), ces cinq participations représentent près de 12% du portefeuille d’actions de Berkshire. Ce chiffre pourrait bien être amené à augmenter car Berkshire n’exclut pas d’augmenter ses positions, jusqu’à 20% du capital.

Le mois dernier, Berkshire a par ailleurs pris une participation de 1,8 milliard $ dans l’assureur japonais Tokyo Marine Holdings (8766). Une illustration supplémentaire de l’intérêt pour ce pays. Avec près de 90 milliards $ de capitalisation pour plus de 40 milliards $ de chiffre d’affaires, il s’agit de la première compagnie d’assurance au Japon. À l’annonce de cette nouvelle, le titre a bondi de plus de 30% en deux séances. L’effet Berkshire…

L’intérêt de l’oracle d’Omaha pour le pays du soleil levant ne se dément pas. Et ce n’est évidemment pas pour nous déplaire !

Acheter Berkshire en 2026, une opportunité ?

Warren Buffett a officiellement cédé sa place de CEO à Greg Abel l’an dernier. Toutefois, tonton Warren ne passe toujours pas ses journées à siroter des cocktails au bord de la piscine. Dans une interview récente accordée à CNBC, Buffett confiait qu’il se rendait encore au bureau tous les jours et qu’il restait impliqué dans la gestion de son gigantesque empire. Même à 95 ans, difficile de raccrocher quand on est passionné.

Buffett demeure également le premier actionnaire de Berkshire avec près de 40% du capital et préside toujours le conseil d’administration.

La page Buffett n’est donc pas encore totalement tournée. Toutefois, le titre a reculé d’environ 10% depuis l’annonce de son départ en mai 2025, tandis que le S&P 500 progressait de l’ordre de 15% sur la période.

Si la baisse des résultats 2025 a pu contribuer à ce recul, le marché n’est pas non plus resté totalement indifférent à l’annonce du passage de relais.

Alors, faut-il en profiter ?

Le signal des rachats d’actions

Entre juillet 2018 et mars 2024, Berkshire a consacré près de 80 milliards $ aux rachats d’actions propres. La programme a été interrompu pendant deux ans, Buffett et Abel ayant jugé plus opportun d’accumuler du cash et d’acheter des bons du trésor.

Néanmoins, les achats viennent de reprendre. Début mars, Berkshire y a consacré 225 millions $. On peut y voir un signal d’une décote du titre par rapport à sa valeur intrinsèque. Abel a en effet rappelé récemment que Berkshire rachètera ses propres actions uniquement lorsque la valeur intrinsèque sera supérieure au cours de bourse.

Les achats d’initiés

Début mars, Greg Abel a investi 14,6 millions $ de sa poche pour acquérir des actions Berkshire, soit l’équivalent de son salaire annuel de 25 millions $ après impôts. Abel a également annoncé qu’il prévoyait des achats similaires dans le futur. Le nouveau CEO de Berkshire détient désormais 249 actions de classe A, pour une valeur d’environ 180 millions $.

Contrairement à la plupart des grandes entreprises, Berkshire n’accorde ni actions gratuites, ni stock-options. Les dirigeants investissent leur propre argent, après impôt. Un alignement rare avec les actionnaires.  

La valorisation

Au cours de 485 $ pour l’action B, Berkshire affiche une capitalisation de 1 046 milliards $ pour des fonds propres de 720 milliards $ fin 2025 (334 $ / action B). Le price-to-book ratio se situe ainsi à 1,45.

Historiquement, Berkshire a racheté ses actions dans une fourchette de 1,2x à 1,5x ses fonds propres, ce qui situe le niveau actuel dans une zone raisonnable. On n’est pas sur une braderie, mais pas non plus sur un niveau de valorisation euphorique.

En théorie, Berkshire pourrait donc continuer d’acheter des actions propres jusqu’à environ 1,5x les fonds propres, soit 500 $.

Le défi du nouveau management

Sous la direction de Warren Buffett, Berkshire a délivré une performance annualisée de 19,7 %, contre 10,5 % pour le S&P 500. Un investissement de 1 000 $ dans Berkshire en 1965 aurait atteint la somme de 48,4 millions $ fin 2025, tandis que le même investissement dans le S&P 500 n’aurait valu que 399 700 $. On voit là toute la puissance des intérêts composés.

Mais cette surperformance s’est largement concentrée sur les premières décennies. Depuis les années 2000, l’écart s’est fortement réduit et l’indice a même fait mieux sur les dix dernières années (merci la tech !).

Avec plus de 1 000 Md $ de capitalisation et 370 Md $ de cash, Berkshire reste confronté à un défi majeur, celui de la taille et de la rareté des opportunités.

Conclusion

Berkshire est devenu trop grand pour reproduire ses performances historiques. Pour autant, le groupe reste une valeur de grande qualité : une culture solidement ancrée, une discipline d’investissement exemplaire et un bilan à toute épreuve.

Sous la direction de Greg Abel, Berkshire devrait continuer d’incarner une valeur de « bon père de famille ». Investir dans le conglomérat est également une manière de s’exposer à l’économie américaine autrement que via un ETF S&P 500, aujourd’hui fortement concentré sur quelques géants technologiques comme Nvidia, Apple ou Tesla.

Berkshire n’est peut-être plus l’action qui vous rendra riche, mais c’est une valeur que l’on peut oublier au fond de son portefeuille et sur laquelle on peut sans doute compter pour faire fructifier son capital avec sérénité.

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